En japonais l’adjectif kirei peut vouloir dire à la fois "beau, élégant" et "propre, rangé". La propreté est synonyme de beauté, ce qui montre à quel point elle est importante chez les Japonais. Il est important de toujours séparer les lieux dits « propres » des lieux « non propres ». Par exemple, l'intérieur de la maison est considéré comme un endroit propre alors que l’extérieur est un endroit sale. Ces deux zones ne doivent pas entrer en contact, c’est la raison pour laquelle les chaussures sont toujours retirées avant d’entrer dans la maison. Dans chaque maison ou appartement on retrouve donc à l’entrée un petit vestibule où l’on pose ses chaussures avant de littéralement « monter » dans la maison puisque l’on enjambe une marche qui définit une limitation précise entre l’espace sale plus bas que l’espace propre. Et c’est un véritable crime que d’entrer avec ses chaussures. Vous vous imaginez en France en train de demander à l’électricien de laisser ses chaussures sur le palier et d’enfiler des pantoufles pour venir réparer le frigo ?
J’ai aussi appris qu’il y avait un lien étroit avec la religion. Dans les maisons occidentales, les dieux lares veillaient sur les familles et les crucifix sur les morts, dans les maisons japonaises, les autels domestiques (shintô ou bouddhiques) jouent ce rôle (j’emploie ici le présent car il me semble que c’est encore très présent au Japon alors qu’en France (je ne me prononce pas sur les autres pays occidentaux car en Espagne je logeais dans une maison où les crucifix ornaient chaque pièce!) il me semble que rares sont les maisons possédants encore des lares). Ainsi la maison est un espace sacré qui doit être protégé en se détachant du sol. La culture occidentale obtient ce détachement grâce au mobilier (il est impensable en France de manger notre repas les fesses par terre) et les japonais par le décollement du sol entier de la maison. Si l’on revient aux chaussures, un côté sacré s’ajoute puisque seul le mort en porte lorsqu’on l’habille pour son dernier voyage. Avoir ses chaussures dans la maison correspond donc à la souillure suprême dans la culture Shintô (de même, les chaussures de celui qui revient d’un enterrement sont aspergées de sel)1.
Dans l’espace propre de la maison japonaise, il y a une exception : les toilettes. Les toilettes font parties de la zone sale. Il est donc courant d’enfiler des chaussons spécifiques aux toilettes afin de ne pas se salir les pieds et venir souiller l’intérieur propre. Autrefois le problème ne se posait pas puisque les toilettes étaient situées à l’extérieur des maisons.
Au labo, les chaussures s'amoncèlent devant la porte de la salle de réunion.
Du coup, il faut avoir des chaussures adaptées, faciles à retirer. Le premier jour, je suis arrivée au labo avec des bottes. Je n’ai plus jamais remis mes bottes depuis. Le couloir est considéré comme zone « contaminée », les salles de caractérisation, de réunion etc…, comme zones propres. Il faut donc retirer ses chaussures avant d’entrer dans chaque salle. La visite du labo fut deux fois plus longue que prévu vu qu’ils m’attendaient pendant 5 minutes devant chaque porte !
Au boulot, il arrive que l'on travaille dans des salles blanches, c'est à dire sans poussière. Avant d'entrer dans ces salles, on enfile combinaison intégrale, gants et masques. Au Japon, on ote bien sûr ses chaussures, on enfile des chaussons puis des sur-chaussons. Mon chef m'a raconté sa stupéfaction lors d'une visite d'une salle blanche aux Etats-Unis lorsqu'il s'est aperçu qu'il fallait mettre des surchausses directement sur les chaussures! Pour lui c'est un comble : entrer dans une salle blanche les chaussures au pied!
J’en viens à me demander si la mode actuelle des chaussettes hautes portées par les filles avec de petites chaussures (faciles à enlever) ne consiste pas à imiter les bottes. Et aussi si les baskets-tongues-babouches ne sont pas originaires du Japon. Il y en a bien d’autres qui se demandent si les japonais n’ont pas inventé les tongues (enfin l’auteur de l’article doute aussi de l’origine des charentaises alors que non, les charentaises proviennent de Charente, ne mélangeons pas tout ;)
1 Laurence Caillet, La maison Yamazaki, Paris, Plon/Terre humaine,1991.




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